
Parmi les nombreux lieux de mémoire disséminés dans les bois de Bertrix, peu sont aussi mystérieux que l'ancien Ermitage Saint-Bernard. Aujourd'hui réduit à quelques vestiges enfouis sous la végétation, ce petit établissement religieux fut pourtant pendant près de deux siècles un lieu de prière, de solitude et d'accueil au milieu des grandes forêts ardennaises. Son histoire nous éclaire sur une facette aujourd'hui presque disparue de la vie religieuse rurale : celle des ermites.
Les vestiges de l'ermitage se trouvent encore aujourd'hui dans les bois entre Bertrix et Herbeumont, à environ 438 mètres d'altitude. Le lieu est repris dans les inventaires touristiques actuels sous le nom de « Vestige de l'ermitage Saint-Bernard ». Les coordonnées relevées sont 49.8543 N et 5.25267 E. Son implantation n'a rien d'un hasard. L'ermitage se trouvait à proximité d'anciens chemins forestiers reliant Bertrix aux ardoisières, aux platineries et à la vallée de la Semois. Cette situation isolée correspond parfaitement à l'idéal de vie recherché par les ermites des XVIIe et XVIIIe siècles : vivre retiré du monde tout en restant accessible aux voyageurs et aux habitants de la région.
Grâce aux recherches historiques conservées dans les Annales de l'Institut Archéologique du Luxembourg et aux documents que nous avons pu consulter, il est possible de reconstituer assez précisément l'aspect du site. L'ermitage se composait de deux bâtiments :
L'ensemble était entouré d'un domaine d'environ cinq hectares comprenant :
L'habitation suivait un plan très ancien :
La chapelle était elle aussi très modeste. Elle ne possédait qu'un simple autel surmonté d'une statue de Saint Bernard. Aucun revenu propre n'était attaché à cet autel, ce qui explique sans doute la pauvreté permanente de l'établissement.
Aucun document connu ne donne la raison exacte de sa fondation.
Cependant, sa situation permet de formuler une hypothèse particulièrement crédible.
L'ermitage était installé en pleine forêt, à proximité d'un ancien chemin fréquenté par les voyageurs, les ouvriers des ardoisières et les travailleurs des platineries. À une époque où traverser les bois ardennais pouvait s'avérer dangereux, surtout durant l'hiver, un ermite pouvait offrir assistance, renseignements, secours spirituel ou simple hospitalité. Cette fonction est attestée dans de nombreux autres ermitages du diocèse de Trèves et du duché de Luxembourg.
Les documents les plus anciens connus permettent de remonter jusqu'au XVIIe siècle.
Un acte daté du 7 juillet 1679 mentionne un certain :Frère Jean Servais
ermite à Saint-Bernard.
Originaire de Bertrix, il appartenait vraisemblablement à une famille importante de la localité. Son père pourrait être Jacques Servais, maïeur du seigneur de Neufchâteau.Une hypothèse avancée par plusieurs historiens locaux est que l'ermitage aurait été fondé grâce au soutien du collège des bourgmestres ou d'une branche de la famille Servais, peut-être dès la première moitié du XVIIe siècle.La visite canonique de 1628 ne mentionne pas encore l'ermitage, ce qui laisse penser qu'il n'existait probablement pas encore à cette date ou qu'il venait tout juste d'être créé.
Contrairement à ce que l'on pourrait croire, les ermites n'étaient pas totalement indépendants.
Dans l'ancien diocèse de Trèves, auquel appartenait Bertrix, les ermites étaient soumis à une réglementation stricte.
Ils dépendaient :
Ils devaient assister aux offices paroissiaux et ne pouvaient s'absenter sans autorisation.
Un acte de 1679 donne même à l'ermite de Bertrix le titre de « frère », signe probable d'une appartenance à une congrégation d'ermites.
Les archives permettent aujourd'hui d'identifier plusieurs occupants de l'ermitage :
Mentionné en 1679. Décédé en 1681.
Cité comme ermite en 1706.
Originaire de Cugnon. Mentionné le 5 septembre 1741.
Décrit comme « solitaire à l'ermitage Saint-Bernard » dans un acte du 16 mai 1750.
Originaire de Herbeumont et ancien ermite de Saint-Hubert. Reçu à Saint-Bernard en avril 1756.Ces quelques noms sont les derniers témoins connus d'une présence religieuse qui dura probablement près de deux siècles.
Les visites canoniques nous apprennent qu'en 1737 :
« On y célèbre parfois une messe basse, par exemple à la Saint-Bernard. »
Cette simple phrase montre que le lieu demeurait vivant et fréquenté.
Chaque année, la fête de Saint Bernard constituait vraisemblablement le principal moment de rassemblement autour de l'ermitage.
L'histoire de Saint-Bernard bascule sous le règne de l'empereur Joseph II d'Autriche.
Dans sa volonté de moderniser les Pays-Bas autrichiens, Joseph II supprime de nombreuses institutions religieuses jugées peu utiles à la société.
Le 2 juillet 1783, une ordonnance impose aux ermites vivant dans les bois ou dans des lieux isolés de quitter leur habitation.
Les nouveaux ermitages sont interdits.
L'ermitage Saint-Bernard est directement concerné.
Cette décision met fin à plusieurs siècles de tradition érémitique dans nos régions.
Les comptes communaux de Bertrix conservent encore la trace de la disparition du site.
En 1787, une dépense est enregistrée :
« pour démolition de l'ermitage Saint-Bernard ».
L'année suivante, en 1788, les matériaux récupérés sont vendus :
« les bois de chêne du débris de la maison de l'ermitage avec quelques arbres l'abritant ».
La vente rapporte 59 florins et 8 sols.
L'ermitage cesse alors définitivement d'exister.
Après l'arrivée du régime français, l'ancien domaine est considéré comme bien ecclésiastique.
En 1796, il est vendu pour seulement 13 francs 50 en assignats.
L'acquéreur est François Lefebvre, alors maire de Bertrix, qui remet ensuite le terrain à la commune.
Le montant extrêmement faible de la vente montre que les bâtiments avaient déjà disparu ou étaient devenus inutilisables.
Le site de l'ermitage se trouve dans une zone profondément marquée par l'exploitation ardoisière.
Les anciennes ardoisières de Linglé, de la Goutelle Husson et de la Côte de Champion se situent dans le même massif forestier. Aujourd'hui encore, plusieurs itinéraires de randonnée relient ces anciens sites industriels aux vestiges de l'ermitage et à la chapelle Sainte-Barbe, patronne des ardoisiers. Cette proximité renforce l'hypothèse d'un rôle d'assistance spirituelle auprès des ouvriers et des voyageurs fréquentant ces chemins forestiers.
Aujourd'hui, seuls quelques vestiges rappellent l'existence de cet établissement religieux.
La forêt a progressivement repris possession des lieux.
Pourtant, sous les mousses et les racines, demeure la mémoire d'un petit sanctuaire qui a accompagné pendant près de deux siècles la vie des habitants de Bertrix, des ardoisiers, des bûcherons et des voyageurs traversant les grandes forêts ardennaises.
Un lieu aujourd'hui oublié, mais qui mérite assurément de retrouver sa place dans l'histoire de Bertrix et de l'Ardenne. 🌲⛪📜