📜 La Croix d’Occis de Sart/Jéhonville (Bertrix)

Un lieu de mémoire au cœur de l’histoire tragique d’août 1914

Le long de la route de Maissin à la sortie de Sart/Jéhonville, dans la commune de Bertrix (province de Luxembourg, Belgique), se dresse une croix de pierre discrète mais chargée d’émotion et de sens. Ce monument en bordure de route, souvent nommé croix d’occis, est un témoignage direct d’un drame vécu au tout début de la Première Guerre mondiale.

🕯️ Une inscription poignante

La pierre porte l’inscription suivante, gravée dans la mémoire des passants :

Aux morts pour la Patrie
Vous qui passez, priez pour J-B Guillaume et J. Toussaint d’Ochamps
nés le 9-3-1880 et le 3-3-1885
massacrés le 24-8-1914 en cet endroit par les Allemands
Ils vécurent en chrétiens ; quand les prit l’ennemi
Ils posaient un acte de charité fraternelle
Donnez-leur, ô Dieu qu’ils ont aimé, le repos éternel .

Cette épitaphe, solennelle et émouvante, honore la mémoire de deux civils tués en ces lieux à la date du 24 août 1914, au moment où les premiers combats ravageaient l’Ardenne belge.


⚔️ Contexte historique : l’invasion allemande et la bataille de la forêt de Luchy

En août 1914, les armées allemandes mettent en œuvre le plan Schlieffen pour contourner les lignes françaises en passant par la Belgique neutre. Après avoir franchi les frontières, elles traversent l’Ardenne, déclenchant une série de batailles très meurtrières contre les troupes alliées françaises et belges.

Dans la région autour de Bertrix, Sart, Ochamps et Maissin, l’armée française du 17e Corps d’armée et ses divisions tentent de tenir ou de progresser vers l’est pour ralentir l’avance allemande. Le 22 août 1914 marque un des épisodes les plus sanglants : la bataille de la forêt de Luchy, où les troupes françaises sont prises en enfilade par des mitrailleuses et une artillerie bien positionnée. La lourde défaite infligée à la colonne en progression crée des pertes considérables et une grande confusion parmi les soldats et les civils présents. Ce contexte de combats et de chaos explique la présence de militaires et de civils sur les routes et dans les chemins entourant Sart et Jéhonville à la date fatidique du 24 août.


👥 Guillaume et Toussaint : victimes civiles prises dans la tempête

Selon des archives militaires et historiques belges, Jules-Jean-Baptiste Toussaint (né le 3 mars 1885) et Jean-Baptiste Guillaume (né le 9 mars 1880), tous deux originaires d’Ochamps, ne faisaient pas partie des troupes engagées en première ligne : ils étaient des civils. Dans la nuit du 23 au 24 août 1914, ces deux jeunes hommes se trouvaient sur la route lorsqu’ils décidèrent de mettre en sécurité le bétail appartenant à leur frère et cousin, Henri Toussaint, appelé sous les drapeaux. Ils voulaient ainsi éviter la perte du bétail, abandonné dans les étables en pleine période d’invasion.

Pris par des soldats allemands qui avançaient sur ce chemin, ils furent emmenés dans le bois de Sart-Jéhonville, non loin de l’endroit où se dresse aujourd’hui la croix. Leurs corps furent retrouvés peu après : l’un avait la tête fendue et l’autre la partie supérieure du crâne arrachée, signes d’une mort brutale et violente sur le champ. L’inscription gravée sur la pierre, qui parle d’« acte de charité fraternelle », renvoie à ce geste de solidarité faite dans l’urgence et l’angoisse d’une population civile prise dans les tourments de l’invasion.


🪦 Un monument, un message

La croix d’Occis de Sart/Jéhonville s’inscrit dans une longue tradition populaire wallonne : dresser une pierre en mémoire d’un décès tragique survenu en bordure de route. Ces croix d’occis, souvent réalisées en bois ou en pierre, rappellent des événements violents – tueries, accidents ou violences de guerre – et sont autant de témoins silencieux de l’histoire locale. Contrairement aux monuments militaires qui honorent des soldats morts au combat, cette croix est un hommage aux deux voix civiles tombées loin du front, témoignant du sort que connurent de nombreux habitants dans les zones de passage des armées : la violence aveugle, l’incompréhension, et la fragilité de la vie civile au cœur des théâtres d’opérations.


📍 Aujourd’hui : un lieu de mémoire vivant

La croix ne se présente pas seulement comme un repère géographique, mais comme un lieu de mémoire. Aux visiteurs d’aujourd’hui, elle offre un moment de recueillement et de réflexion : celle de deux hommes tués alors qu’ils accomplissaient un acte fraternel, emportés dans le tragique engrenage d’une guerre qui a marqué profondément l’Europe.

Elle rappelle aussi que les effets de la Première Guerre mondiale ne se mesurent pas seulement en lignes de front ou en batailles célèbres, mais aussi dans les histoires individuelles et les tragédies privées, souvent consignée dans de simples pierres, loin des nécropoles et des grandes villes mémorialistes.

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