
Dans les archives de Bertrix, un ancien carnet de notes, rédigé bien avant 1900 par un habitant issu d’une famille bertrigeoise de longue date, nous livre un précieux témoignage. Transmis de génération en génération, ce recueil rassemble faits, souvenirs et récits entendus de bouche à oreille. C’est à partir de ces notes qu’Yves Gourdin nous fait redécouvrir le Bertrix d’autrefois, sans en altérer le langage ni les tournures.
Au cœur de la localité se trouvait la Grand-Place, vaste espace entouré de quatre chemins, où pouvait s’inscrire un rectangle d’environ un hectare. Aujourd’hui bordée de bâtiments modernes et de commerces variés, elle ne comptait jadis que quelques maisons modestes habitées par des familles pauvres, un seul café, une grande ferme et une boucherie n’ouvrant qu’une fois par semaine. Le champ de foire se situait alors sur la butte en face, entre Burhaimont et Renaumont.

L’église occupait déjà une place centrale dans le paysage. Sa tour, datant de 1600, fut complétée et agrandie par la suite, notamment par les moines de Saint-Hubert. Elle semble avoir été bâtie entre la Laute et les précipices du chemin du Chestai, menant vers Neufchâteau. À mi-côte se trouvait l’auberge tenue par Madame Hubert, tandis qu’en contrebas s’élevait le presbytère. À proximité immédiate se dressait la vieille école, où débutèrent, en 1851, les premières religieuses de la doctrine, formant des élèves dont plusieurs se distinguèrent par la suite.

L’enseignement à Bertrix se structura progressivement. En 1827, une école communale fut érigée sur la Grand-Place par les Hollandais. L’école des filles, construite en 1857 rue de Burhaimont, compléta cet ensemble éducatif. Bertrix possède alors une belle église romane et des écoles de même style, auxquelles devait encore s’adjoindre une maison communale attenante à l’église.

Les écoles des Sœurs, modernisées, et celles tenues par les Frères, assuraient un enseignement moyen apprécié de la population. Cette époque n’était pourtant pas exempte de difficultés. En 1842, une grave famine frappa la région, aggravée par la pourriture des pommes de terre. Les bourgeois travaillaient alors à la route de Bouillon-Recogne ou aux ardoisières de Corbion et d’Herbeumont, pour des salaires modestes. Le pain restait un produit précieux, vendu notamment chez les Blonds à Burhaimont, où se trouvait l’unique boulangerie du village.
La vie culturelle et sociale connut également des moments marquants. En 1855, l’harmonie de Bertrix participa, drapeau en tête, à l’inauguration des routes par le roi Léopold Iᵉʳ. Peu après, lors de l’inauguration du Grand Luxembourg, le souverain s’arrêta à Libramont et salua la musique de Bertrix, symbole d’une civilisation avancée dans une région encore perçue comme forestière et isolée.
L’arrivée du chemin de fer transforma profondément la localité. En 1877, la ligne Athus-Meuse fut tracée à mi-chemin entre Bertrix et Orgeo, donnant naissance à un nouveau quartier autour de la gare. Commerces et bâtiments s’y développèrent sur plus d’un kilomètre. Plus tard, la ligne Bertrix–Bastogne–Liège fit de la commune un véritable centre commercial, doté d’ateliers modernes et d’une gare de formation, la première de Belgique durant l’occupation allemande.
L’exploitation de la ligne Bertrix–Libramont dès 1882 entraîna l’arrivée de jeunes ménages étrangers et nécessita d’importants travaux d’infrastructure : lotissement de la Bawette, distribution d’eau, égouts et éclairage électrique. Ces avancées furent rendues possibles grâce à l’action opiniâtre de responsables communaux visionnaires, dont le docteur Pierre Lifrange.
À travers ces souvenirs, c’est tout un Bertrix en mutation qui se dévoile : un village rural devenu peu à peu une localité structurée, où l’église, les écoles, la culture et les transports ont façonné durablement la vie quotidienne et l’identité collective.