
À travers les pages jaunies d’un ancien carnet de notes, rédigé bien avant 1900 par un habitant de Bertrix issu d’une famille enracinée depuis des générations, se dessine une histoire vivante et fragmentée du territoire. Fidèle à cette mémoire transmise de bouche à oreille, Yves Gourdin livre, sans en altérer le ton ni les mots, une plongée dans le Bertrix d’autrefois.
À l’origine, Bertrix n’était pas une entité unique, mais se composait de trois noyaux distincts : Burhaimont, Renaumont et Laute, chacun disposant de son mayeur. Selon les époques et les aléas de l’histoire, ces territoires dépendaient tantôt du duché de Bouillon, de la seigneurie d’Orgeo (Neufchâteau), de l’abbaye de Saint-Hubert ou encore des comtes de Chiny ou de Rochefort, au gré des succès militaires français ou autrichiens.
La mémoire collective conserve aussi le souvenir d’événements marquants et parfois singuliers : un camp de Hongrois installé près des dernières maisons de Burhaimont, au lieu-dit Son le Chenay ; le parcours de Poncian Gérard, engagé dans les armées napoléoniennes, blessé à Wagram en 1808, amputé d’une jambe par un boulet de canon, et à l’origine du surnom de dragons donné à toute sa famille après son retour au foyer, suite à Waterloo. On évoque également l’engagement d’un jeune Bertrigeois de 17 ans dans les dragons de passage à Bertrix, Libramont et Neufchâteau.
À ses débuts, Bertrix s’étendait principalement de Burhaimont à l’Aumônerie et à la vallée des Munos, et comptait près de 5 000 habitants, dont environ 300 forgerons. En 1636, une terrible peste frappa la région, décimant la population depuis la tannerie jusqu’à l’étang du moulin situé sous la rue.
Le territoire était traversé par des axes de passage stratégiques. Une voie reliait Saint-Hubert — alors principauté de Liège — à la France de Louis XIV, soucieuse de préserver des relations commerciales et politiques avec les Liégeois et de soutenir les bourgeois libres des trois Bertrix contre toute atteinte à leur liberté. Un sentier plus court, appelé le passage des fileuses, menait vers Sedan : on y voyait des femmes, hottes chargées, aller et venir à travers bois, symbole du labeur quotidien.
L’activité ardoisière marquait profondément le paysage et la vie locale. Des chemins reliaient les ardoisières françaises aux fosses Pierlot, Bourgeois ou Guidard. À l’aube et au crépuscule, des files de lampes à huile sillonnaient les reliefs accidentés, offrant un spectacle aussi pittoresque que révélateur de la dureté du travail. Quatre-vingt-dix hectares furent concédés sur Bertrix, au Cul de Mont, pour une période de 90 ans.

Enfin, la vie sociale trouvait aussi ses lieux de détente. À la Maljoyeuse, on sciait le bois destiné aux tables de billard et aux pavés de cuisine, rappelant que même dans un environnement marqué par l’effort et la pénibilité, les habitants savaient préserver des espaces de convivialité.
Cet épisode de Noss vî Bertry révèle ainsi un territoire morcelé mais solidaire, façonné par les frontières, les conflits, les routes commerciales et le travail de la pierre, où la grande Histoire et les destins individuels s’entremêlent pour former l’âme de Bertrix.