LĂ©gende d’Auby et des fĂ©es du plateau

📍 Le gĂ©ant d’Auby

Il y a bien longtemps, au petit village d’Auby, vivait un berger douĂ© d’une force et d’une agilitĂ© prodigieuses. Venu de l’on-ne-sait-oĂč, il se nommait Nicolas, mais les gens de la vallĂ©e le connaissaient surtout sous le surnom de Cola Cha-Cha.

Ce gĂ©ant, haut de quinze pieds et sept pouces, pesait prĂšs de dix tonnes, disait-on. Il Ă©tait capable de franchir d’un seul bond la distance qui sĂ©parait la roche qu’il habitait d’une autre situĂ©e Ă  plus de quatre cents mĂštres, et plus Ă©levĂ©e de deux cents mĂštres. Plus Ă©tonnant encore, il accomplissait ces exploits
 Ă  reculons.

Jeune encore, le visage large et aux traits grossiers, les cheveux broussailleux, il menait, pour un maigre salaire, le troupeau du village vers les pĂąturages descendant en pente douce vers la Semois.

☀ La sĂ©cheresse et la tentation du plateau

Un Ă©tĂ©, une grande sĂ©cheresse s’abattit sur la contrĂ©e. Les prairies furent brĂ»lĂ©es, des incendies Ă©clatĂšrent dans les vastes forĂȘts, et la Semois elle-mĂȘme ne laissa bientĂŽt derriĂšre elle qu’un lit aride et craquelĂ©. La chaleur favorisa la propagation des maladies, et les troupeaux meuglaient de faim, de soif et d’impatience.

Pas un souffle de vent, pas une rosĂ©e bienfaisante : l’air Ă©tait lourd de menaces
Pourtant, lĂ -haut, sur le plateau du Hultay, une vaste clairiĂšre miraculeusement Ă©pargnĂ©e offrait encore une herbe tendre et abondante. Ce plateau dominant la rĂ©gion se perdait souvent dans les nuages, mais nul mortel n’osait s’y aventurer : c’était le domaine des fĂ©es. Bienveillantes par nature, elles se montraient toutefois terribles lorsqu’on profanait leur territoire.

🌿 La profanation

Un jour cependant, Cola Cha-Cha, sans rien dire Ă  personne, dĂ©cida d’affronter la puissance de ces divinitĂ©s. DĂšs l’aube, il gagna la profonde vallĂ©e des Haleines, suivit le ruisseau jusqu’à son confluent avec la Semois, traversa le guĂ© et gravit le plateau avec son troupeau.

Il pĂ©nĂ©tra dans la clairiĂšre verdoyante. AffamĂ©es, les bĂȘtes se ruĂšrent sur l’herbe grasse et s’y repurent longuement.

🌙 La nuit des fĂ©es

La nuit venue, sous un ciel constellĂ© d’étoiles, la lune veillait, mutine et capricieuse. Bien qu’il fĂ»t prĂšs de minuit, le rossignol, cachĂ© sous les feuillages, chantait Ă  gorge dĂ©ployĂ©e. La nature semblait plongĂ©e dans une douce rĂȘverie.

Cette nuit extraordinaire Ă©tait en rĂ©alitĂ© magique : les fĂ©es cĂ©lĂ©braient une fĂȘte en l’honneur de Diane, leur prĂ©fĂ©rĂ©e. La reine des nuits resplendissait au centre d’un ciel sans nuages, traversĂ© par cette voie lumineuse que l’on dit ĂȘtre le berceau des Ă©toiles.

Ignorant encore la profanation de leur domaine, les fĂ©es sortirent des failles des rochers oĂč elles dormaient le jour. Elles se dirigeaient vers le Hultay pour danser sous la pleine lune.Le spectacle Ă©tait merveilleux : parĂ©es de leurs atours, elles glissaient sur l’eau, effleuraient les cimes des arbres, disparaissaient soudain dans l’ombre des montagnes, puis reparaissaient en formant des cercles aĂ©riens, abandonnant leurs Ă©charpes Ă  la brise parfumĂ©e pour le plaisir de les rattraper.

💱 La colĂšre des fĂ©es

Mais lorsqu’elles atteignirent la lisiĂšre de la clairiĂšre, des cris d’indignation et de dĂ©sespoir s’élevĂšrent.

L’herbe Ă©tait foulĂ©e, les fleurs flĂ©tries jonchaient le sol. L’une des fĂ©es, la plus dĂ©licate, posa le pied dans
 comment dire ?
 une bouse de vache.

— Horreur ! Horreur ! Mille fois horreur ! s’écriĂšrent-elles.

Elles aperçurent alors les silhouettes massives du troupeau.

— Qui les a amenĂ©es ici ?!

C’est Ă  ce moment qu’elles dĂ©couvrirent Cola Cha-Cha, adossĂ© Ă  un rocher.

đŸȘ„ Une vengeance impossible

OutrĂ©es et profondĂ©ment offensĂ©es, les fĂ©es se retirĂšrent sur un rocher voisin afin de dĂ©libĂ©rer. Elles tentĂšrent tout pour chasser le pĂątre : fantĂŽmes, monstres, sĂ©ductions
 Rien n’y fit.

À chaque tentative, Cola Cha-Cha sortait ses cornemuses en pots de briques et en tirait d’étranges mĂ©lodies qui neutralisaient toute action punitive. Face Ă  leur impuissance, les fĂ©es durent se rĂ©signer.

Elles gagnĂšrent la crĂȘte d’un rocher appelĂ© le Seau des SorciĂšres, puis se laissĂšrent glisser dans le ruisseau des Alleines. EmportĂ©es par la Semois, elles rejoignirent la Roche Blanche, entre Meix-devant-Virton et les bois, oĂč elles errent depuis lors.

⚰ La chute de Cola Cha-Cha

Cola Cha-Cha triompha des fĂ©es et s’empressa d’annoncer la nouvelle aux villageois. Mais loin de s’en rĂ©jouir, les paysans virent sa conduite d’un trĂšs mauvais Ɠil. Tous Ă©taient attachĂ©s aux fĂ©es, reconnaissantes et protectrices, garantes de la tranquillitĂ© du pays. DĂ©sormais, on ne pouvait plus craindre que leur vengeance.

Cola Cha-Cha devint la bĂȘte noire de la rĂ©gion. RejetĂ© de partout, victime de son orgueil, il finit par se jeter dans le ruisseau des Haleines depuis un rocher qui porte encore son nom : la Roche Ă  Cola Cha-Cha.

On repĂȘcha son corps non loin de lĂ , et il fut enterrĂ© sur le plateau du Hultay afin d’expier ses fautes.

đŸŒ«ïž HĂ©ritage et mystĂšre

Le plateau du Hultay s’est refermĂ© sur lui-mĂȘme. Recouvert de taillis et de ronces, il reste encore imprĂ©gnĂ© de cette lĂ©gende.

Un jour, une mystĂ©rieuse vieille femme me souffla que Cola Cha-Cha n’était autre que le roi des sorciers, maĂźtre des sabbats


Je me demande encore si cette vieille femme n’était pas, elle aussi, une fĂ©e revenue dans son domaine dĂ©sormais paisible.

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