Il y a bien longtemps, au petit village dâAuby, vivait un berger douĂ© dâune force et dâune agilitĂ© prodigieuses. Venu de lâon-ne-sait-oĂč, il se nommait Nicolas, mais les gens de la vallĂ©e le connaissaient surtout sous le surnom de Cola Cha-Cha.
Ce gĂ©ant, haut de quinze pieds et sept pouces, pesait prĂšs de dix tonnes, disait-on. Il Ă©tait capable de franchir dâun seul bond la distance qui sĂ©parait la roche quâil habitait dâune autre situĂ©e Ă plus de quatre cents mĂštres, et plus Ă©levĂ©e de deux cents mĂštres. Plus Ă©tonnant encore, il accomplissait ces exploits⊠à reculons.
Jeune encore, le visage large et aux traits grossiers, les cheveux broussailleux, il menait, pour un maigre salaire, le troupeau du village vers les pĂąturages descendant en pente douce vers la Semois.
Un Ă©tĂ©, une grande sĂ©cheresse sâabattit sur la contrĂ©e. Les prairies furent brĂ»lĂ©es, des incendies Ă©clatĂšrent dans les vastes forĂȘts, et la Semois elle-mĂȘme ne laissa bientĂŽt derriĂšre elle quâun lit aride et craquelĂ©. La chaleur favorisa la propagation des maladies, et les troupeaux meuglaient de faim, de soif et dâimpatience.
Pas un souffle de vent, pas une rosĂ©e bienfaisante : lâair Ă©tait lourd de menacesâŠPourtant, lĂ -haut, sur le plateau du Hultay, une vaste clairiĂšre miraculeusement Ă©pargnĂ©e offrait encore une herbe tendre et abondante. Ce plateau dominant la rĂ©gion se perdait souvent dans les nuages, mais nul mortel nâosait sây aventurer : câĂ©tait le domaine des fĂ©es. Bienveillantes par nature, elles se montraient toutefois terribles lorsquâon profanait leur territoire.
Un jour cependant, Cola Cha-Cha, sans rien dire Ă personne, dĂ©cida dâaffronter la puissance de ces divinitĂ©s. DĂšs lâaube, il gagna la profonde vallĂ©e des Haleines, suivit le ruisseau jusquâĂ son confluent avec la Semois, traversa le guĂ© et gravit le plateau avec son troupeau.
Il pĂ©nĂ©tra dans la clairiĂšre verdoyante. AffamĂ©es, les bĂȘtes se ruĂšrent sur lâherbe grasse et sây repurent longuement.
La nuit venue, sous un ciel constellĂ© dâĂ©toiles, la lune veillait, mutine et capricieuse. Bien quâil fĂ»t prĂšs de minuit, le rossignol, cachĂ© sous les feuillages, chantait Ă gorge dĂ©ployĂ©e. La nature semblait plongĂ©e dans une douce rĂȘverie.
Cette nuit extraordinaire Ă©tait en rĂ©alitĂ© magique : les fĂ©es cĂ©lĂ©braient une fĂȘte en lâhonneur de Diane, leur prĂ©fĂ©rĂ©e. La reine des nuits resplendissait au centre dâun ciel sans nuages, traversĂ© par cette voie lumineuse que lâon dit ĂȘtre le berceau des Ă©toiles.
Ignorant encore la profanation de leur domaine, les fĂ©es sortirent des failles des rochers oĂč elles dormaient le jour. Elles se dirigeaient vers le Hultay pour danser sous la pleine lune.Le spectacle Ă©tait merveilleux : parĂ©es de leurs atours, elles glissaient sur lâeau, effleuraient les cimes des arbres, disparaissaient soudain dans lâombre des montagnes, puis reparaissaient en formant des cercles aĂ©riens, abandonnant leurs Ă©charpes Ă la brise parfumĂ©e pour le plaisir de les rattraper.
Mais lorsquâelles atteignirent la lisiĂšre de la clairiĂšre, des cris dâindignation et de dĂ©sespoir sâĂ©levĂšrent.
Lâherbe Ă©tait foulĂ©e, les fleurs flĂ©tries jonchaient le sol. Lâune des fĂ©es, la plus dĂ©licate, posa le pied dans⊠comment dire ?⊠une bouse de vache.
â Horreur ! Horreur ! Mille fois horreur ! sâĂ©criĂšrent-elles.
Elles aperçurent alors les silhouettes massives du troupeau.
â Qui les a amenĂ©es ici ?!
Câest Ă ce moment quâelles dĂ©couvrirent Cola Cha-Cha, adossĂ© Ă un rocher.
OutrĂ©es et profondĂ©ment offensĂ©es, les fĂ©es se retirĂšrent sur un rocher voisin afin de dĂ©libĂ©rer. Elles tentĂšrent tout pour chasser le pĂątre : fantĂŽmes, monstres, sĂ©ductions⊠Rien nây fit.
Ă chaque tentative, Cola Cha-Cha sortait ses cornemuses en pots de briques et en tirait dâĂ©tranges mĂ©lodies qui neutralisaient toute action punitive. Face Ă leur impuissance, les fĂ©es durent se rĂ©signer.
Elles gagnĂšrent la crĂȘte dâun rocher appelĂ© le Seau des SorciĂšres, puis se laissĂšrent glisser dans le ruisseau des Alleines. EmportĂ©es par la Semois, elles rejoignirent la Roche Blanche, entre Meix-devant-Virton et les bois, oĂč elles errent depuis lors.
Cola Cha-Cha triompha des fĂ©es et sâempressa dâannoncer la nouvelle aux villageois. Mais loin de sâen rĂ©jouir, les paysans virent sa conduite dâun trĂšs mauvais Ćil. Tous Ă©taient attachĂ©s aux fĂ©es, reconnaissantes et protectrices, garantes de la tranquillitĂ© du pays. DĂ©sormais, on ne pouvait plus craindre que leur vengeance.
Cola Cha-Cha devint la bĂȘte noire de la rĂ©gion. RejetĂ© de partout, victime de son orgueil, il finit par se jeter dans le ruisseau des Haleines depuis un rocher qui porte encore son nom : la Roche Ă Cola Cha-Cha.
On repĂȘcha son corps non loin de lĂ , et il fut enterrĂ© sur le plateau du Hultay afin dâexpier ses fautes.
Le plateau du Hultay sâest refermĂ© sur lui-mĂȘme. Recouvert de taillis et de ronces, il reste encore imprĂ©gnĂ© de cette lĂ©gende.
Un jour, une mystĂ©rieuse vieille femme me souffla que Cola Cha-Cha nâĂ©tait autre que le roi des sorciers, maĂźtre des sabbatsâŠ
Je me demande encore si cette vieille femme nâĂ©tait pas, elle aussi, une fĂ©e revenue dans son domaine dĂ©sormais paisible.