Demandons à la Semois un sujet de distraction dans le dénombrement des procédés employés pour la traverser.
La Semois, comme toutes les riviĂšres de sa force, se franchit de diverses maniĂšres.
Dâabord par des ponts, encore rares Ă certaines Ă©poques.
Ensuite par des barques, solution peu accessible à cause du paiement exigé.
Enfin, et plus simplement, en se mettant Ă lâeau, plus ou moins avant selon la longueur des jambes de ceux qui recourent Ă ce moyen Ă©conomique.
Les pĂątres et les bergers avaient, eux, une maniĂšre bien Ă eux : sans cĂ©rĂ©monie, ils enfourchaient un bĆuf, un cochon, un bouc, ou toute autre bĂȘte capable de soutenir le courant.
Il existait encore un autre procĂ©dĂ©, non le plus agrĂ©able, mais assurĂ©ment le plus pittoresque : se faire porter Ă dos dâhomme.
Ce moyen, tout simple en apparence, exigeait cependant une grande habitude.
Le porteur devait soutenir les jambes du porté, éviter les glissades sur les pierres savonneuses et lutter contre les longues herbes flottant entre deux eaux.
Celui qui Ă©tait portĂ© devait, quant Ă lui, suivre avec confiance et souplesse tous les mouvements du porteur, sous peine de finir avec lui dans lâeau fraĂźche.
Sur les rives de la Semois existaient plusieurs grottes, creusĂ©es par lâindustrie des passeurs Ă barque. Câest lĂ que, sous un rocher, prĂšs dâun petit feu de bois vert, ils attendaient patiemment les clients.
Lâune de ces grottes fut jadis habitĂ©e par un pauvre diable nommĂ© Nozon. Son mĂ©tier rapportait peu, car lâhomme Ă©tait ivrogne, paresseux et joueur. Il ne laissa presque rien Ă sa fille Marion.
Presque rien⊠car sa barque, disjointe et à moitié pourrie, demeurait amarrée au rivage, incapable de rendre le moindre service.
Marion avait alors dix-huit ans. ĂlevĂ©e Ă remplacer son pĂšre lorsquâil Ă©tait en goguette, elle avait acquis une Ă©tonnante habiletĂ© Ă maĂźtriser le courant, si fort fĂ»t-il.
« Si jâavais une barque, disait-elle souvent, je crois que ma fortune serait faite. »
Souhait inutile. Ni barque, ni miracle ne se présentÚrent.
Marion fut donc réduite à porter les gens sur son dos.
Sa robuste constitution le lui permettait : larges Ă©paules, fortes hanches, offrant un siĂšge plus commode quâon ne lâimaginerait. Certains amateurs, dit-on, y trouvaient tant dâagrĂ©ment quâils traversaient la riviĂšre uniquement pour le plaisir de la retraverser.
Il nây avait de chĂŽmage pour Marion que lors des fortes gelĂ©es. On sait quâalors il nâest besoin ni de pont, ni de barque, ni de passeuse : il suffit de marcher sur la glace.
Pendant les trois quarts de lâannĂ©e, Marion portait donc tout le monde. Et hĂątons-nous de le dire Ă sa louange : si elle Ă©tait belle et bien tournĂ©e, elle Ă©tait surtout sage et modeste, sans ruderie.
Comme la jeune fille devait soutenir les jambes de ceux quâelle portait, le soin de prĂ©server ses jupons revenait⊠au cavalier. Marion imposait donc une condition :AprĂšs vous avoir chargĂ© sur ses Ă©paules, elle vous remettait le bord de sa robe, se rĂ©servant le droit de vous prĂ©venir quand et Ă quelle hauteur la relever.
Marion ne souffrait aucune indiscrétion.
Si le cavalier dépassait ses ordres, elle disait simplement :
â « Ne la mettez pas si haut. »Si lâon persistait, venait la censure.
Et en dernier ressort⊠le bain forcé.
Le calmant était radical.
Nous qui avons lâhonneur de vous raconter cette histoire en fĂ»mes un jour victimes. Lâeau Ă©tait profonde, le courant rapide, la crainte nous saisit⊠et nous mit trop de zĂšle Ă bien tenir la robe confiĂ©e. Trop de zĂšle, sans doute, car nous fĂ»mes rappelĂ©s Ă lâordre.
Mais, tels de mauvais cavaliers sâagrippant aux rĂȘnes quand la monture se cabre, nous persistĂąmes. La censure fut appliquĂ©e.
La perspective du plongeon aidant, nous achevùmes néanmoins la traversée sans encombre.
Avis aux amateurs.
ArrivĂ©s sur le rivage, nous demandĂąmes Ă Marion si elle devait souvent jeter ses clients Ă lâeau.
â « Ah mon Dieu ! Tous les jours, monsieur. Je rencontre bien des gens qui vous ressemblent⊠»
Mais ceux qui espĂ©reraient encore traverser la Semois sur les Ă©paules de Marion doivent ĂȘtre prĂ©venus : ils ne la trouveront plus Ă la Roche du Passage.
HĂ©las, Marion fut victime dâun affreux guet-apens. Un jeune homme, aussi perfide quâindiscret, se prĂ©senta un jour travesti en femme. TrompĂ©e par la supercherie, Marion nâexerça aucune surveillance.LâĂ©preuve la bouleversa profondĂ©ment. Elle quitta le paysâŠ
et nây reparut jamais.