đ Parmi les lĂ©gendes les plus marquantes de Bertrix, celle du cheval du maĂŻeur Casin occupe une place Ă part. Le pĂšre Casin, alors maĂŻeur de Bertrix, possĂ©dait un cheval dont lâintelligence et la fidĂ©litĂ© Ă©taient sans Ă©gales dans toute la rĂ©gion. Lâanimal reprĂ©sentait un vĂ©ritable trĂ©sor pour le magistrat, un bien quâil nâaurait Ă©changĂ© contre aucun or au monde.
đŻ Grand amateur de chasse, le maĂŻeur partait presque toujours montĂ© sur son remarquable coursier. Mais les alĂ©as des battues obligeaient parfois le Nemrod Ă descendre de selle pour gagner Ă pied lâendroit oĂč le gibier, annoncĂ© par la musique des chiens, avait tracĂ© sa coulĂ©e. Tandis que son maĂźtre sâĂ©loignait, le cheval restait paisiblement Ă brouter le long du sentier forestier.
đČ Souvent, le maĂŻeur sâenfonçait plus loin quâil ne lâavait prĂ©vu, sâĂ©loignant peu Ă peu de sa monture. Pourtant, Ă la fin de la chasse â quâelle fĂ»t fructueuse ou non â il lui suffisait de siffler entre ses doigts. PortĂ© par le vent Ă travers la forĂȘt, le signal Ă©tait aussitĂŽt reconnu. Le cheval cessait de paĂźtre, tendait lâoreille et partait au petit trot, certain de retrouver son maĂźtre, quelle que soit la distance.
đŠ GrĂące Ă cette complicitĂ© exceptionnelle, le maĂŻeur pouvait reprendre sa monture et, guidĂ© par les aboiements des chiens, rejoindre Ă nouveau la chasse et tenter un dernier coup dâarquebuse. Nul autre chasseur ne possĂ©dait alors un compagnon aussi sĂ»r.
âïž Mais les temps troublĂ©s de la RĂ©volution française vinrent bouleverser cette harmonie. Les soldats de la jeune RĂ©publique pĂ©nĂ©trĂšrent en Ardenne. Un jour, une troupe de fantassins, menĂ©e par un gĂ©nĂ©ral coiffĂ© dâun bicorne empanachĂ©, fit son entrĂ©e Ă Bertrix et rĂ©clama le maĂŻeur. Casin, dĂ©jĂ ĂągĂ© mais toujours droit et fier, se vit ordonner la livraison immĂ©diate de charrettes, de foins et de pailles.
đĄïž FidĂšle au rĂ©gime autrichien, le vieux magistrat refusa avec dignitĂ© toute soumission directe. PiquĂ© au vif, le gĂ©nĂ©ral dĂ©cida de commencer les rĂ©quisitions chez Casin lui-mĂȘme. Ă la mĂ©tairie, les soldats se servirent largement, jusquâau moment oĂč le gĂ©nĂ©ral aperçut lâĂ©curie et demanda Ă voir le cheval du maĂŻeur.
đ La sentence fut sans appel : le cheval serait emmenĂ©. Cette dĂ©cision brisa le cĆur de Casin. On pouvait lui prendre ses biens, mais pas son fidĂšle compagnon. Une larme perla au coin de son Ćil tandis quâun soldat attachait la bride du cheval Ă lâarriĂšre dâune charrette. Lorsque la troupe repartit, le maĂŻeur, anĂ©anti, regagna sa maison et sâeffondra dans son grand fauteuil de chĂȘne.
đŠ Ses petits-fils, ĂągĂ©s de douze et quinze ans, touchĂ©s par la dĂ©tresse de leur grand-pĂšre, dĂ©cidĂšrent dâagir. Ils suivirent le convoi en secret, se glissant de haie en haie, jusquâĂ ce que les soldats fassent halte Ă Asnois pour se dĂ©saltĂ©rer dans un cabaret. Profitant de lâobscuritĂ©, les jeunes gens coupĂšrent les liens qui retenaient le cheval.
đŻ Un sifflement fendit soudain lâair du soir. Reconnaissant lâappel de son maĂźtre, le cheval se cabra, rompit toute retenue et sâĂ©lança au galop Ă travers champs. Casin lâenfourcha aussitĂŽt et regagna Bertrix Ă bride abattue.
đ Conscient que de nouvelles rĂ©quisitions viendraient tĂŽt ou tard, le maĂŻeur fit ses adieux Ă sa famille. Pour ne jamais ĂȘtre sĂ©parĂ© de son fidĂšle compagnon, il quitta le pays, prit la route de Cologne et sâexila. Il prĂ©fĂ©ra mourir en terre Ă©trangĂšre, libre et maĂźtre de son bien, plutĂŽt que de vivre sans son cheval.
đ Ainsi sâachĂšve cette lĂ©gende, oĂč se mĂȘlent fidĂ©litĂ©, courage et attachement profond entre un homme et sa monture â un rĂ©cit transmis de gĂ©nĂ©ration en gĂ©nĂ©ration, et qui fait encore aujourdâhui partie de lâĂąme de Bertrix.