Il y a bien longtemps


Dans un petit village ardennais appelé Jéhonville, vivaient Firmin, AdÚle et leur petite famille.

Depuis le dĂ©but de l’annĂ©e, les malheurs s’acharnaient sur leur ferme : un incendie dans le fenil, un hiver trop rude, des rĂ©coltes difficiles
 Et pour couronner le tout, cette semaine-lĂ , les sangliers avaient retournĂ© la plantation de pommes de terre, puis un renard s’était faufilĂ© dans le poulailler.

Que de pertes ! Que de malheurs !

Firmin n’avait plus qu’une solution : louer ses bras chez un voisin ou un cousin. Heureusement, l’un d’eux, Ă  l’ñme gĂ©nĂ©reuse, accepterait sans doute de l’engager pour quelques besognes.

« Avec l’argent gagnĂ©, pensait Firmin, je pourrai au moins nourrir ma famille, puis, petit Ă  petit, refaire mon cheptel. »

Mais en frappant du pied dans les taupiniÚres, il laissa éclater son désespoir :

— Pourquoi le sort s’acharne-t-il sur nous ?À peine ces mots prononcĂ©s, un homme Ă©trange surgit devant lui, tout vĂȘtu de noir.

Premier réflexe quand on croise un inconnu : regarder ses pieds.

Des sabots.

Le diable. Satan en personne.— Tu m’as appelĂ©, je crois ? dit-il.

Firmin resta sans voix

.— Je peux t’aider, reprit Satan. Regarde cette bourse : elle est Ă  toi, si tu acceptes un petit jeu. J’ai besoin de distraction. Viens demain, avant l’aube, avec un animal Ă©trange. Je ferai de mĂȘme. Chacun devra deviner le nom de l’animal de l’autre. Celui qui rĂ©ussira remportera l’or

.— D’accord, rĂ©pondit Firmin, sans perdre contenance.

Le diable disparut aussitÎt. Firmin rentra à Géantville et raconta tout à AdÚle. Elle exulta : enfin une chance ! Firmin, lui, restait perplexe.

— Nous ne pouvons utiliser que ce que nous avons
 c’est-à-dire rien.

— Comment ça, rien ? Et moi, je n’existe pas ? s’indigna Adùle.

À cet instant, une idĂ©e germa dans l’esprit de Firmin.

Bien avant l’aurore, il repartit, traĂźnant derriĂšre lui une bien Ă©trange crĂ©ature. Il voulait arriver le premier et surprendre le diable.

Satan surgit Ă  son tour, tirant une bĂȘte effrayante : une tĂȘte de bouc aux immenses cornes, une barbichette, de longues oreilles, le tout d’un vert maladif. L’animal renĂąclait et poussait des grognements furieux

.— Avance donc, vers-bouc, avance ! cria le diable.

Firmin, soulagé, comprit aussitÎt.

— Si je ne me trompe pas
 c’est le ver-bouc.

Surpris par la rapidité de la réponse, Satan dut reconnaßtre sa défaite. Mais sûr de lui, il attendit la seconde manche.

Firmin amena alors sa crĂ©ature. Elle s’avança d’un petit bond, poussant des cris aigus. C’était un oiseau magnifique, tout blanc, mais Ă  quatre pattes. Sur sa tĂȘte, une huppe de plumes dorĂ©es ; un minois de chat sauvage.

Le diable n’avait jamais rien vu de pareil. Il tourna autour, l’examina, la flaira, hĂ©sita
 en vain.

— Ah non ! s’écria Firmin. Moi, je n’ai pas touchĂ© ton bouc !Incapable de nommer la crĂ©ature, Satan dut s’avouer vaincu. Il jeta la bourse d’or Ă  Firmin et disparut avec son vert bouc, creusant dans le sol une immense dĂ©pression.

Depuis ce jour, l’endroit porte le nom de Trou du Bouc.

Firmin dansait de joie, embrassait AdĂšle. Car l’étrange oiseau, c’était elle : enveloppĂ©e d’un Ă©dredon de plumes d’oie, le visage cachĂ© sous une fourrure de renard, coiffĂ©e de la queue de leur coq sacrifiĂ©.

Et c’est ainsi qu’ils rentrĂšrent Ă  la ferme, bras dessus bras dessous, chantant Ă  tue-tĂȘte la joie du bonheur retrouvĂ©.

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